Les sports d'hiver et le tourisme de montagne en question(s)
© Philippe Bourdeau, Institut de Géographie Alpine, Territoires-PACTE
(Pour un développement argumenté et référencé des pistes esquissées dans ce texte, se reporter à l'ouvrage
«Les sports de montagne en mutation : crise ou révolution géoculturelle», Hermès-Lavoisier, Paris, 2007.)
L'univers du tourisme de montagne est parcouru par de nombreuses incertitudes et facteurs de crise structurels dont le changement climatique constitue un révélateur, et souvent un accélérateur : « maturité » du marché, perte de parts de marché touristique des pays alpins à l'échelle européenne, concurrence d'autres destinations touristiques, fracture économique et territoriale croissante entre grandes et petites stations, nouvelles pratiques récréatives, vieillissement de la population touristique, exigences de qualité environnementale, dépassement de la notion de station, enjeux de gouvernance et d'ancrage culturel, développement de nouvelles pratiques résidentielles, question sociale du travail saisonnier, gestion des risques... Pour de nombreux observateurs le système des sports d'hiver hérité de la seconde moitié du XXème siècle repose désormais sur un modèle « épuisé » et est voué à une profonde recomposition impliquant de drastiques adaptations. Si le modèle « industriel » porté par les plus grandes stations s'affiche comme marche à suivre incontournable pour réussir cette transition, d'autres voies plus culturelles et territoriales n'en doivent pas moins être examinées pour envisager l'avenir de la plupart des autres stations et vallées de montagne. C'est à l'aune de cette démarche que l'avenir du tourisme de montagne peut être questionné.
Le tourisme comme « industrie » ?
L'évidence structurelle croissante de l'« industrie touristique » alpine s'impose par l'ampleur des réalisations qui rythment l'espace et le temps des stations et des vallées de montagne : construction immobilière, téléphériques géants, aquadomes
Bien entendu, la création et la gestion des stations selon des règles techniques et économiques de rationalité et d'efficacité est présente dès les années 1960 et 1970, notamment en France. Mais c'est avec la montée en puissance d'enjeux de compétitivité et de qualité, avec le poids de plus en plus fort de la clientèle internationale, ou encore l'inflation des investissements dans la neige de culture ou les remontées mécaniques dans les années 1990 et 2000 que le tourisme alpin s'est largement industrialisé. Tout comme les restructurations et concentrations financières se sont accélérées à l'échelle régionale (Compagnie des Alpes
) et mondiale (Intrawest
).
Pourtant, au-delà des facilités de langage, les limites, risques et critiques du modèle touristique industriel sont bien connues depuis trente ans, et peuvent être résumées en quelques points principaux :
- il concerne une minorité de stations. En France par exemple, moins de 30 stations sur plus de 300 centres de ski alpin, soit à peine 10 % des stations recensées y participent à des degrés divers par le biais de l'intervention d'opérateurs comme la Compagnie des Alpes, SEM 3 vallées, SOFIVAL, SATA, Transmontagne, Rémy Loisirs
- il s'applique très mal à la saison d'été, malgré la multiplication de parcs récréatifs franchisés (parcours acrobatiques en forêt, canyoning-park, fantasticable
)
- il est critiqué pour sa standardisation de l'offre, sa spécialisation saisonnière, sa dépendance vis-à-vis du marché immobilier, et son incapacité chronique à s'adapter à l'évolution de la demande
- il a fait l'objet de crises profondes depuis 20 ans : crise des sports d'hiver en France (fin des années 1980), crise du tourisme balnéaire aux Baléares (début des années 1990)
- il a beaucoup de difficultés à s'affranchir des inconvénients du modèle économique fordiste malgré les progrès observés notamment dans le domaine du marketing
De fait, la conception habituelle de la station comme « usine à rêves » tourne la plus souvent au cauchemar, ce que constate un éditorial récent de la revue professionnelle Montagne Leaders (1) intitulé « la montagne ne fait plus rêver ». Par une ironie involontaire, cet éditorial particulièrement lucide est accompagné de photographies qui illustrent fort bien les dérives industrielles du tourisme de montagne : des paysages envahis de remontées mécaniques, un loisir artificiel et superficiel (dévalkart), sans oublier le portrait amène d'un des promoteurs les plus contestés des trente dernières années
Que reste t-il du « rêve blanc » ?
Le ski n'est plus aujourd'hui un indicateur d'ascension sociale comme dans les années 1960-1970. Fonctionnant sur un statut de tourisme « rituel » (selon la grille de lecture proposée par le sociologue J.-D. Urbain), les sports d'hiver font désormais figure de « niche » touristique élitiste, de plus en plus réservée à une clientèle internationale ou à des skieurs de proximité. Cette situation légitime un sévère bilan critique, qui est accentué par les particularités de la situation française (options d'aménagement retenues, statut très périphérique de la montagne et du ski) par comparaison avec des pays comme la Suisse et l'Autriche :
- la logique financière et immobilière prime sur la logique sportive et culturelle dans un contexte de forte standardisation urbanistique et touristique de l'offre, même si l'« oubli » du skieur-client constaté dans les années 1980 cède la place à des démarches orientées vers la qualité ;
- alors que le ski est pratiqué chaque année par moins de 8 % des français, la plupart des opérateurs concernés (privés ou publics) semblent avoir renoncé à la « démocratisation » du tourisme de montagne, en privilégiant une croissance en valeur (notamment par l'augmentation des prix des prestations, parmi lesquelles le forfait de ski) sur une diffusion démographique. C'est dans ce contexte qu'une « expulsion » de fait des différentes formes de tourisme social (colonies, camps, classes de neige) par la pression foncière et immobilière peut être observée été comme hiver dans la plupart des sites touristiques de montagne ;
- la banalisation et l' « usure » du ski traditionnel, pratiqué sur des pistes de plus en plus lissées, élargies (et parfois de ce fait plus dangereuses) est souvent pointée comme une source d'ennui des skieurs, ce qui explique en partie la tendance à une baisse de la fréquence et de l'intensité de la pratique ;
- les stations et les domaines skiables interconnectés sont des entités spatiales de plus en plus complexes et de moins en moins lisibles par les usagers malgré le développement de plans des pistes interactifs ou thématiques.
Y a-t-il une vie (récréative) en dehors des stations ?
Une lecture des revues spécialisées de l'hiver 2006-2007 (2) relève sans surprise la permanence des icônes et slogans riches en promesses de neige poudreuse et de sensations, tout comme elle confirme la vitalité d'une sub-culture de la glisse
Mais un examen plus approfondi révèle une fragmentation géoculturelle croissante entre les figures de la glisse urbaine (wall-ride, omniprésence des références aux bâtiments et structures industrielles : béton, goudron, camions, quads, hélicoptères, pratiques indoor
) et les figures du voyage et des « spots » exotiques (Cachemire, Kamtchatka, Colombie britannique, Australie
), où les mythologies de la glisse et du nomadisme sont célébrées sur un mode qui oscille entre la contre-culture classique et la provocation ludique. A l'exception des quelques espaces publicitaires qui leur sont dédiés, les stations de sports d'hiver semblent en revanche complètement inscrites en creux dans ce paysage médiatique. Cet effacement se manifeste tout d'abord, par la prééminence des marques de matériel dans les contenus publicitaires et rédactionnels, comme dans la définition de l'appartenance des « riders » de haut niveau, lesquels sont désormais liés aux marques et non plus aux stations. Mais il se lit aussi de plus en plus dans les déclinaisons communautaires des événements sportifs en fonction du genre, à l'image du « Rip Curl girls tour » qui parcourt 12 stations européennes, ou encore dans les dynamiques d'hybridations sportives et festives indoor comme l'Air & style qui réunit sur la même scène Snowboard, Moto-cross et concert musical
à Munich, ou encore l'« Imperium & technine Harbour rail jam » organisé dans le port d'Anvers. Bien sûr chaque revue spécialisée offre un point de vue très partiel sur la culture récréative à laquelle elle se réfère, et en élargissant le corpus à d'autres titres on accède à une image plus conventionnelle dans laquelle les stations gardent un certain droit de cité.(3) Mais cette esquisse de revue de presse confirme s'il en est besoin que le climat n'est pas la seule variable de mutation de l'univers des sports d'hiver. Un changement de mythologie touristique s'opère également et introduit dans les stations, mais aussi entre elles et hors d'entre elles, de nouveaux usages de l'espace et de nouvelles formes de pratique des sports de neige. En témoignent par exemple les multiples raids, camps et circuits itinérants qui se jouent de l'univers statique des stations tout en s'appuyant en partie sur elles. Tout comme on observe aussi l'émergence de nouveaux concepts comme celui de « station dans la station » (Slide des Deux-Alpes), qui se dessine à partir d'une différenciation et d'une animation des espaces récréatifs et des produits ; ou bien celui de camp thématique ou communautaire, issu des Etats-Unis, qui émerge comme une déclinaison, sinon une alternative à la station en tant qu'espace public, sur la base de regroupements temporaires de visiteurs en fonction de l'âge, du genre, de l'appartenance ethnique, des hobbies
.
La notion de station comme unité idéale de lieu, de temps et d'action basée sur la cohérence fonctionnelle du triptyque hébergement-remontées mécaniques-pistes, peut ainsi se trouver contournée ou détournée par de nouvelles lectures du terrain de jeu montagnard et les usages inattendus qui en découlent. C'est par exemple le cas quand les utilisateurs d'un grand domaine skiable privilégient des points d'entrée périphériques dans celui-ci pour des raisons d'ambiance et de qualité. De même, un contraste saisissant peut être observé entre la course au gigantisme dans l'extension et l'interconnexion des domaines skiables, et la micro-échelle spatiale à laquelle semblent se situer les pratiques émergentes des jeunes glisseurs. Le module d'un snowpark, mais aussi de plus en plus une banale pente, une bosse « améliorée », un rocher, un tronc d'arbre, un escalier enneigé ou une porte de bâtiment, deviennent les supports possibles d'une expression centrée sur la gestuelle et le partage des émotions, dans laquelle le façonnage et le bricolage « sur mesure » du terrain avec des outils simples (mains, pelle, snowboard
) prennent une place à part entière alors que le recours aux remontées mécaniques devient accessoire. Ces jeux sélectifs ou alternatifs avec les ressources standardisées offertes par les stations, qui favorisent la proximité, la simplicité, l'interstice ou l'écart -et s'accommodent volontiers d'un enneigement déficient-, se retrouvent aussi dans les aspirations de beaucoup de visiteurs à sortir des pistes ou à chercher entre les pistes des terrains d'expression ludique renouvelés, à skis, en raquettes à neige ou à pieds. Ce faisant, ce n'est plus seulement la spatialité des pratiques qui s'en trouve modifiée, mais aussi leur temporalité et leur sens, puisque l'objectif n'est plus d'enchaîner descentes et remontées mais au contraire de faire des détours aux allures de jeu de piste, voire des pauses, dans l'exploration buissonnière d'un domaine skiable et de ses environs.
Small is beautiful ?
Ce processus concerne toutes les catégories de stations, et contribue même à redonner une chance inespérée aux plus modestes d'entre elles, jusque là « plombées » par une spirale de déclin conjuguant un ensemble de problèmes structurels : enneigement déficitaire et aléatoire, infrastructures vieillies, endettement chronique ou incapacité de financement, manque de professionnalisation et d'organisation, promotion défaillante
Malgré leur disparition annoncée et le désintérêt de la plupart des opérateurs privés et publics, ces lieux disqualifiés depuis longtemps dans le monde du « grand ski » ont souvent vu leur fréquentation relancée depuis plusieurs années : moins chères, moins marchandisées, moins urbanisées et artificialisées que les stations « compétitives », elles offrent aux amateurs de neige (jeunes, familles, associations
) des expériences plus conviviales, moins soumises aux jeux de distinction sociale -même si les jeux de positions socioculturelles n'en sont pas absents¬-, et surtout plus proches de leurs lieux de vie malgré une neige pas toujours au rendez-vous. Parmi ces lieux retrouvés et parfois réinventés, citons Ceüse ou Serre-Eyraud près de Gap, ou encore le Col de Porte près de Grenoble, où un groupe d'étudiants associés à un opérateur local tente de redonner vie à un lieu historique du ski français à partir d'une dynamique festive et contre-culturelle
Dans d'autres contextes, les réussites probantes d'un certain nombre de très petites stations retiennent aussi l'attention : La Grave en France, Romme Alpine en Suède, Engelberg-Titlis en Suisse, illustrent sur des registres très différents le principe selon lequel small is beautiful, et qu'une petite taille associée à un marquage touristique et sportif fort peut s'avérer particulièrement efficiente. Dans certains cas, proches de la notion de « stade de neige », la pertinence du concept de micro-station, associant un nombre très restreint de remontées mécaniques et un domaine skiable minimaliste (moins de 10 km de pistes) à un petit pôle d'hébergement (hôtel, gîtes
), sur le modèle historique initial des sports d'hiver, semble même pouvoir être réévaluée. Bien sûr, le revival improbable de stations parmi les plus modestes est loin de résoudre tous leurs problèmes, et leur activité reste souvent très dépendante des fluctuations de l'enneigement comme le montrent les fortes variations annuelles de leur chiffre d'affaires. Malgré sa fragilité, cette embellie relativise quelque peu le paradoxe qui semblait inexorablement les condamner, alors qu'elles sont pourtant plus proches de l'évolution de la demande récréative au regard des critères paysagers et culturels mis en évidence depuis la fin des années 1980. De plus, en intégrant leurs handicaps en matière d'enneigement et de moyens et en jouant sur la proximité des centres urbains, les outsiders (petites stations, petits massifs) offrent un modèle intéressant de pratique intermittente des sports d'hiver liée à une diversification touristique (raquettes à neige, randonnées, pluri saisonnalité
) et non touristique (agriculture, résidence permanente, services) qui préfigure peut-être l'avenir de nombre de stations de moyenne montagne.
Même si dix opérateurs, dont huit situés en Tarentaise, concentrent 40 % du chiffre d'affaires des remontées mécaniques de l'ensemble des stations françaises, c'est donc un scénario de diversité et de cohabitation entre différentes logiques de destinations touristiques hivernales qui prévaut plus que jamais. Une typologie provisoire peut ainsi être esquissée autour de six principales catégories de lieux récréatifs :
- Grandes et moyennes stations économiquement « compétitives » gérées par des opérateurs industriels ;
- Stations moyennes dépendantes des tours opérateurs et des aides publiques, confrontées à des situations de crise récurrente, et des processus de reconversion difficiles ;
- Petites stations fonctionnant sur le modèle « culturel et territorial », orientées vers une forte diversification saisonnière et économique, et fréquemment engagées dans une reconversion résidentielle ;
- Micro-stations « compétitives » gérées selon le modèle industriel par de petits opérateurs, éventuellement dans le giron de grands groupes ;
- Stades de neige ou micro-stations traditionnelles et/ou « underground », situées à proximité des grandes agglomérations alpines dans une logique de fréquentation intermittente en fonction de l'enneigement, à la (demi) journée voire à la soirée.
- Sites, « spots » et itinéraires de pratique hors de toute logique de station
L'environnement en invité de dernière minute ?
S'il semble aussi général que tardif, le consensus sur les exigences de qualité environnementale du tourisme de montagne, et notamment des sports d'hiver, n'est cependant pas exempt de contradictions majeures dont les plus épineuses peuvent être désignées comme le syndrome « AIE ! » (Automobile-Immobilier-Enneigement artificiel).
- L'automobile, vecteur majeur de la massification du tourisme et moyen d'accès privilégié aux stations pour plus de 80 % des nuitées, est en montagne comme ailleurs une source paradoxale de liberté de mouvement mais aussi de contraintes et d'impacts qui font figure de véritable défi : saturation saisonnière des accès routiers aux stations, question de la place de l'automobile au sein de celles-ci (circulation, stationnement, bruit, pollution, insécurité, relation avec les piétons
).
- Le deuxième « moteur et frein » du tourisme de montagne est l'immobilier. Il est couramment admis que depuis quarante ans c'est avant tout la croissance immobilière qui anime les stations et vallées de montagne. Au delà des stratégies commerciales propres aux constructeurs, le problème des gestionnaires de stations est compenser la sortie de nombreux lits du marché locatif du fait de l'obsolescence ou de stratégies spéculatives. Cette fuite en avant immobilière (environ 20 000 lits nouveaux construits chaque année) se poursuit alors même que selon la Maison de la France l'image des stations françaises à l'étranger est de plus en plus altérée par une urbanisation excessive,
- L'enneigement artificiel est la dernière solution-problème du triptyque : quasi-unique palliatif actuel au déficit de neige naturelle, il apparaît aussi de plus en plus comme une source croissante d'impacts environnementaux et socio-économiques désormais relevés par la plupart des observateurs : artificialisation accentuée des domaines skiables du fait de travaux d'installation d'enneigeurs et de reprofilage des pistes, conséquences sur la biodiversité, sur-consommation d'énergie et d'eau.
Face à ce triple handicap structurel et fonctionnel, le recours à des solutions de « communication verte » (publicité, labellisations autoproclamées et jamais évaluées, certifications peu ambitieuses malgré les effets d'annonce
) est évidemment une tentation forte. La contradiction entre les discours et les actes, voire au sein même des discours, est donc une constante et semble inhérente au registre du « tourisme durable » en tant que point maximum de critique possible dans les limites du modèle idéologique et économique dominant. On citera comme exemple récent l'édition française de la revue Onboard(4), qui affiche sur sa couverture une surenchère écologiquement correcte (« Le numéro 100 % vert », « The eco-issue », « degradable plastics »
), mais révèle en quatrième de couverture un snowboarder radieux posant devant un magnifique hélicoptère ! Au-delà de cette « schizophrénie », on notera malgré tout l'élévation significative du niveau d'exigence du public et des opérateurs eux-mêmes, ces derniers se retrouvant à moyen terme de plus en plus pris au jeu -et parfois pris au piège !- des positions volontaristes qu'ils affichent.
Dans tous les cas, la problématique d'un tourisme soutenable ne se limite pas à une dimension strictement environnementale, mais revêt aussi une dimension territoriale dépassant la vision insulaire des stations (massif, vallée, intercommunalité), une dimension pluri-saisonnière (été, hiver), une dimension multi-récréative (sport -terre, eau, air-, patrimoine, culture
), sans oublier une éminente dimension socioculturelle. C'est en référence à cette globalité que se pose plus que jamais la question de l'interaction entre les fréquentations touristiques et les identités et usages locaux/régionaux : polyvalence et réversibilité des espaces et équipements touristiques, fréquentations de proximité liées à la présence de grandes agglomérations.
De l'aménagement à la culture : un changement de paradigme ?
Face à l'évidence du modèle industriel du tourisme, la notion de modèle culturel et territorial fait évidemment figure de « parent pauvre ». Elle n'en mérite pas moins une attention renouvelée basée entre autres sur quelques pistes destinées à renouveler la question de l'innovation touristique :
- réfléchir en termes de pratiques et d'expériences et non seulement en termes d'équipement et de consommation pour aborder la demande touristique ;
- concevoir les individus comme des acteurs capables d'avoir une certaine marge d'autonomie pour conduire des actions qui aient un sens à leurs yeux ;
- (re)donner de l'importance aux processus non-marchands comme pratiques sociales et facteurs de créativité ;
- penser la « compétitivité » de manière globale en termes de qualité environnementale, de qualité de l'expérience vécue par le visiteur, de qualité de vie des habitants
;
- poser la question des limites (définition, gestion
) dans la normalisation et la standardisation des espaces récréatifs.
Il semble crucial de se souvenir que la gestion raisonnée et soutenable du tourisme de montagne passe aussi par une réflexion sur les conditions et modalités de son renouvellement. Cette démarche repose entre autres sur la prise de conscience que la créativité culturelle, qui est l'indispensable moteur de l'innovation par l'introduction de nouvelles pratiques, de nouveaux espaces, de nouveaux sens
, ne peut être monopolisée ni par la sphère institutionnelle, ni par la sphère marchande. En effet, l'histoire des loisirs, du tourisme du sport repose pour une part essentielle sur des détournements, retournements et contournements créatifs liés à des pratiques buissonnières, marginales, improbables : processus non-marchands, « bricolages » innovants (parapente, hydrospeed, snowboard, vélo tout terrain), relances et réinventions (telemark, raquettes à neige, luge, snow-kite), transgressions (sauts de routes, remontées au clair de lune, bivouac)
Dans ce contexte, la conception dominante d'une innovation portée avant tout par l'intervention de l'Etat, du mouvement sportif institutionnalisé ou des opérateurs économiques est à la fois très récente et peu réaliste. A cet égard, la dynamique socio-économique liée au tourisme doit être considérée comme dérivée de la culture et non l'inverse (Cf. J. Rifkin). En bref, ce sont les touristes, alpinistes, skieurs, grimpeurs, randonneurs, parapentistes, kayakistes, etc. qui ont inventé et réinventent sans cesse sur le terrain leurs pratiques, leurs codes et le sens qui leur est attribué, pour peu que des interstices géographiques et juridiques leur permettent de le faire et d'expérimenter des « situations » vécues dans un sens proche de celui de Guy Debord. On retrouve là l'intérêt de l'équation professée par le philosophe Ernst Bloch « temps libre = espaces libres ».
Quelles que soient leurs préoccupations de régulation sécuritaire ou environnementale et de valorisation économique, les opérateurs institutionnels et professionnels devraient donc avoir la prudence et la sagesse de ménager la part d'autonomie géoculturelle des cultures récréatives, qui en fait des « pratiques » avant d'être d'éventuels « produits », car elle est fondamentalement re-créative.
Les Alpes comme champ d'expérimentation post-touristique ?
Le tourisme de montagne apparaît comme un terrain d'observation particulièrement fécond de l'émergence d'un « après-tourisme ». En simplifiant, rappelons que celui-ci se caractérise par la montée d'un entre-deux au sein duquel se rejoue la différenciation fonctionnelle et imaginaire univoque entre un « Ici » urbain émetteur de touristes et un « Ailleurs » récepteur de visiteurs : croissance des vacances à domicile, nouvelles pratiques résidentielles et migrations d'agrément, touristification des lieux « ordinaires », stagnation des voyages lointains, dépassement de l'utopie et de l'u-chronie touristiques (montée d'effets de risques et de crises économique, démographique, énergétique, climatique, environnementale, sanitaire, attentats sur les lieux touristiques
). Ce phénomène ne va évidemment pas sans contradictions, comme par exemple la multiplication des voyages low-cost en Europe, mais il s'inscrit dans des processus d'adaptation et de repositionnement à long terme comme l'augmentation du coût des transports, la régulation des mobilités voire des scénarios de décroissance subie ou choisie qui stimulent l'émergence ou le retour de pratiques récréatives de proximité. C'est dans ce cadre qu'une nouvelle scène expérientielle et existentielle se fait jour à partir d'univers culturels portés par des mouvements de type low-tech, slow tourism, « retour du plein air », éco-contemplation, bien-être vitalisant, néo-situationnisme, simplicité volontaire... Des slogans comme « Se sentir bien sans aller loin », « si près, si loin,», « l'été sans bagnole »(5) témoignent s'il en est besoin de l'acuité de ce processus et de son amorce d'appropriation par les acteurs touristiques. Gageons que s'il parvient à éviter la tentation d'un repli géographique et culturel et à se donner la force émancipatrice d'une « récréation-recréation », ce mouvement peut constituer la base d'un renouveau particulièrement fécond des relations entre les espaces-temps de la ville et de la montagne.
Pour conclure en peu de mots
Dans le champ du tourisme de montagne, la préoccupation de diversification liée à l'atténuation des effets du changement climatique ne repose pas seulement une offre de nouvelles activités récréatives (déjà très étoffée), mais aussi sur l'intérêt porté à de nouveaux espaces, de nouveaux publics, de nouveaux temps, de nouveaux sens
Ceci grâce à l'affirmation de la légitimité d'une pluralité d'acteurs et d'opérateurs, de modes de travail, de choix de vie professionnelle, de vie quotidienne et de modèles de développement touristique. La sortie du « tout ski » peut ainsi être envisagée comme une sortie du « tout neige » et même du « tout tourisme ».
(1) Montagne Leaders n°202, Août 2007
(2) Notamment Snow surf n°97, novembre 2006, et Skieur Magazine n°65, septembre-octobre-novembre 2006.
(3) Cf. Ski magazine n°382, octobre 2006, ou Montagnes Magazine n°311, novembre 2006.
(4) Onboard, octobre 2006
(5) Sources dans l'ordre : Comité Régional du tourisme Rhône-Alpes (2005), Comité départemental du Tourisme de l'Isère (2003) et Revue La décroissance (juin 2006).
Ouvrages récents coordonnés par Philippe Bourdeau
- Bourdeau Ph. (2006) (Dir.), La montagne, terrain de jeu et d'enjeux. Débats pour l'avenir de l'alpinisme et des sports de nature. Editions du Fournel.
- Bourdeau Ph. (2007) (Dir.), Les sports d'hiver en mutation. Crise ou révolution géoculturelle ? Editions Hermès-Lavoisier.
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